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jeudi 15 février 2018

CLAUDE LANZMANN, LE GARDIEN FAROUCHE DE LA MÉMOIRE






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Arte rend hommage au travail 
de Claude Lanzmann
Vous avez pu voir sur Arte cinq films qui sont dans la continuité du monumental travail de Claude Lanzmann, Shoah (1985). Ainsi, en janvier dernier, la chaîne diffusait quatre films en deux soirées faisant partie d’un corpus intitulé Les Quatre sœurs. Il s’agit du longs témoignages recueillis lors du tournage de Shoah. La première soirée s’est terminée par la diffusion d’un film sorti en 2013, Le Dernier des Injustes, titre mystérieux qui s’inspire du titre du roman d’André Schwarz-Bart, Le dernier des justes, prix Goncourt 1959. Il s'agit d'un entretien avec le rabbin Murmelstein, le dernier président du conseil juif du ghetto de Theresienstadt, le seul « doyen » des Juifs à ne pas avoir été assassiné. 
Claude Lanzmann, rugueux et déterminé



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Claude Lanzmann est un monument. Je veux dire par là qu’il est monumental autant par sa présence que par l’ampleur de son travail. Au fil des années, il s’est statufié, son visage, au relief tourmenté semble fait de granit. Il aurait été un modèle parfait pour Rodin. Il promène une silhouette massive qui résiste aux attaques du temps. Son écorce rugueuse et sa voix grave incarnent le refus de l’oubli. Il inspire du respect et souvent de la crainte tant il peut être péremptoire, excessif, irascible et même parfois injuste dans ses affirmations. Il a la dureté du roc, la solidité d’un arbre fermement ancré dans ses convictions. « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là », pourrait-il dire à l’instar de Victor Hugo.
Il est né à Paris en 1925. C’est un baroudeur – résistant à 18 ans, directeur de la revue Les Temps modernes. Cinéaste mondialement connu pour Shoah (1985), il a inventé un genre et a bousculé l’approche documentariste. Il scrute les visages, il révèle les non-dits, il fait surgir l’émotion, il traque l’hypocrisie, il rend visible l’invisible. D’autres films ont suivi : Pourquoi Israël (1973), Tsahal (1994), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), Le Rapport Karski (2010), Le Dernier des injustes (2013). En 2009, il a publié le livre de sa vie, Le Lièvre de Patagonie, un livre où on le suit à la trace au gré des rencontres qui l’ont formé, notamment sa rencontre avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. C’est le livre d’une vie, le livre de plusieurs vies tant le bourlingueur a roulé sa bosse.

mercredi 17 janvier 2018

PIERRE DAC, LE FARCEUR AU GRAND CŒUR



André Isaac, dit Pierre Dac (1893- 1975)




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Humoriste, comédien, chansonnier, farceur, grand amateur de jeux de mots, parfois laids, toujours savoureux, iconoclaste, de petite taille (1,63 m) et un cœur "gros comme ça". 

Farceur et courageux

Son père est boucher à Châlons-sur-Marne. La famille s’installe à Paris lorsque le jeune André a trois ans. Élève doué et farceur, ses parents encouragent ses dons artistiques. Il est mobilisé en août 1914 et passe quatre ans au front. Il est blessé à deux reprises. Son frère, Marcel, meurt à la guerre. 
Après la Grande Guerre, André vit de petits boulots et commence une carrière de chansonnier en 1923. Il se produit dans de nombreux théâtres et entame une carrière à la radio dans les années 30.



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Le 13 mai 1938, il fonde LOs à Moelle, organe officiel des loufoques, une publication humoristique hebdomadaire. Le journal cesse de paraître le 7 juin 1940. Il reparaîtra en 1945-46, puis au milieu des années 60.


Les années de guerre (39-45)


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Pierre Dac tente de rejoindre Londres en 1941, après un séjour à Toulouse. Il est arrêté à plusieurs reprises et vit des aventures rocambolesques entre la France et l’Espagne. Il quitte l’Espagne pour le Portugal en 1943, et rejoint Alger pour finalement être intégré à l’équipe des "Français parlent aux Français" de Radio Londres. Il parodie des chansons à la mode, il s’en prend aux collaborationnistes et au régime nazi avec une verve extraordinaire. 
Le slogan qu'il chante sur les ondes de la BBC, Radio-Paris ment, Radio-Paris, ment... Radio-Paris est allemand, lui assure une audience fidèle, attentive et enthousiaste. 

Pour vous mettre dans l'ambiance, cliquez ici




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Le 10 mai 1944, Philippe Henriot s'en prend violemment à Pierre Dac et l'accuse, entre autres, d'être un mauvais Français parce que juif. Le lendemain, Pierre Dac lui répond en ces termes:



« Eh bien ! Monsieur Henriot, sans vouloir engager de vaine polémique, je vais vous le dire ce que cela signifie, pour moi, la France.
Laissez-moi vous rappeler, en passant, que mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents et d’autres avant eux sont originaires du pays d’Alsace, dont vous avez peut-être, par hasard, entendu parler ; et en particulier de la charmante petite ville de Niederbronn, près de Saverne, dans le Bas-Rhin. C’est un beau pays, l’Alsace, monsieur Henriot, où depuis toujours on sait ce que cela signifie, la France, et aussi ce que cela signifie, l’Allemagne. Des campagnes napoléoniennes en passant par celles de Crimée, d’Algérie, de 1870-1871, de 14-18 jusqu’à ce jour, on a dans ma famille, Monsieur Henriot, lourdement payé l’impôt de la souffrance, des larmes et du sang.
Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. Alors, vous, pourquoi ne pas nous dire ce que cela signifie, pour vous, l’Allemagne ?
Un dernier détail : puisque vous avez si complaisamment cité les prénoms de mon père et de ma mère, laissez-moi vous signaler que vous en avez oublié un, celui de mon frère. Je vais vous dire où vous pourrez le trouver ; si, d’aventure, vos pas vous conduisent du côté du cimetière Montparnasse, entrez par la porte de la rue Froidevaux ; tournez à gauche dans l’allée et, à la 6e rangée, arrêtez-vous devant la 8e ou la 10e tombe. C’est là que reposent les restes de ce qui fut un beau, brave et joyeux garçon, fauché par les obus allemands, le 8 octobre 1915, aux attaques de Champagne. C’était mon frère. Sur la simple pierre, sous ses nom, prénoms et le numéro de son régiment, on lit cette simple inscription : "Mort pour la France, à l’âge de 28 ans". Voilà, monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France.  
Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription : elle sera ainsi libellée :

PHILIPPE HENRIOT Mort pour Hitler,
Fusillé par les Français... 


Bonne nuit, Monsieur Henriot. Et dormez bien. »

Philippe Henriot fut exécuté le 28 juin 1944 par la Résistance (commando COMAC – Comité d’action militaire). Pierre Dac avait vu juste...


Pour écouter le document sonore, cliquez ici



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Il a aussi écrit de savoureuses chroniques sur sa nouvelle vie en l'Angleterre :

"Je vis maintenant dans la crainte constante de tomber malade, ce qui me mettrait dans l'obligation de prendre ma température. Je frémis à l'idée de me voir avec des 80° ou 90° degrés de fièvre. Je sais bien que pour convertir les degrés Fahrenheit en degrés centigrades, il suffit de soustraire 32, multiplier par 5 et diviser par 9. Je préfère, le cas échéant, prendre ma température avec un baromètre. Je verrai bien si le temps est au beau."


Impressions d'Angleterre, 16 novembre 1943


... "Ce que je ne suis pas encore parvenu à comprendre, c'est la manière employée dans la plus élémentaire des manifestations de politesse ; je m'explique : deux personnes sont présentées l'une à l'autre; la première s'enquiert immédiatement de l'état de la seconde en lui disant: "How do you do?" à quoi celle-ci répond derechef également: "How do you do?" Voilà donc deux personnes apparemment de bonne éducation, qui se posent mutuellement une question demeurée sans réponse et qui ne sauront peut-être jamais à quoi s'en tenir sur leur état de santé réciproque. Avec la meilleure volonté du monde, je sens que je m'y ferai jamais."


L'Angleterre et moi, 29 novembre 1943


"Par contre, quelque chose qui me plaît beaucoup c'est la formule "I am sorry", en raccourci: "sorry", employée n'importe où, n'importe quand et à tout propos, dans n'importe quelle circonstance. Ça, c'est bien; c'est standard, court, définitif et sans appel. Quelqu'un vous écrase-t-il les pieds en disant "sorry", il ne vous reste plus qu'à sourire en murmurant à votre tour : "sorry", comme pour vous excuser de ne pas avoir un troisième pied à ratatiner. Et ça n'est-il pas mieux comme ça ? Pas d'histoires, pas de bruit et tout le monde est content." 


L'Angleterre et moi, 29 novembre 1943

"J'allais oublier - et je ne me le serais jamais pardonné - la principale attraction des pubs : le jeu de darts (fléchettes). J'y ai pris un extrême intérêt, quoique, certaines fois, à mon corps défendant. Le jeu de darts demande, d'après mes observations, beaucoup d'adresse : de la part des joueurs, cela va sans dire, pour placer les darts dans la cible, et surtout de la part des spectateurs pour les éviter dans le cours de leur trajectoire."


À vos poches, à vos pubs, 1er février 1944




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Pour écouter quelques chansons parodiques, 
cliquez ici et ici et encore ici...


Le farceur reprend du service


Pierre Dac et Francis Blanche
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Au lendemain de la guerre, Pierre Dac reprend ses activités de chansonnier et revient au cabaret et au théâtre.  Il rencontre Francis Blanche et, ensemble, ils créent de nombreux sketchs dont le célèbre, Le Sâr Rabindranath Duval ainsi qu’un feuilleton radiophonique intitulé, Malheur aux Barbus. De 1956 à 1960, il signe Signé Furax (1034 épisodes). Entre 1965 et 1974, il confectionne la série Bons Baisers de partout, en collaboration avec Louis Rognoni. Il s’agit d’une parodie en 740 épisodes des romans et films d’espionnages à la mode dans les années 60.
Il est aussi l’inventeur du Schmilblick – selon Pierre Dac, « cet objet ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout car il est rigoureusement intégral ».

Candidat à l’élection présidentielle

Le 11 février 1965, Pierre Dac annonce sa candidature à l’élection présidentielle. Son mouvement s’appelle le MOU (Mouvement Ondulatoire Unifié). Il désigne Jacques Martin, Premier ministre et nomme Jean Yanne et René Goscinny, membres de son prochain gouvernement. Sa candidature trouve un écho et bientôt un conseiller du Général de Gaulle, lui demande de retirer sa candidature. Par fidélité au général, Pierre Dac se retire…

Ultime facétie

En 1972, il est convié à l’inauguration d’un square et d’une statue à Meulan en son honneur. Il s’y rend en compagnie de Francis Blanche. Les deux compères se font photographier en satisfaisant un besoin naturel…

Personnalité attachante à l’humour corrosif, c’était en fait un homme discret et même timide à bien des égards. Il lui arrivait également d'être déprimé au point de vouloir mettre un terme à ses jours. 

Il meurt « sur la pointe des pieds » le 9 février 1975.


« La mort n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir vivre. »  



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Quelques perles





Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir.

Une fausse erreur n’est pas forcément une vérité vraie.

Il vaut mieux à mon avis, être en bon état de santé qu’en mauvais état d’arrestation. Encore que l’un n’empêche pas l’autre.

Il est démocratiquement impensable qu’en république il y ait encore trop de gens qui se foutent royalement de tout.

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin.




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Le podcast de l'émission c'est ici 



Texte et mise en page: Jacques Lefebvre-Linetzky




jeudi 11 janvier 2018

SAUVETAGE À SAINT-LÉGER

Tout d'abord, nous présentons nos vœux les plus chaleureux à vous tous, lecteurs et lectrices de ce blog, et aux fidèles de l'AMEJDAM, pour que votre année soit douce et sereine ! 

Nous vous invitons également à assister à l'Assemblée Générale de notre association, qui aura lieu le mercredi 24 janvier, à 17 heures, dans les locaux du FSJU-Passerelles, 2 Place Wilson à Nice. Votre présence est importante, ne manquez pas ce moment essentiel de la vie de l'AMEJDAM. 



Et, pour commencer l'année, nous rendons (brièvement) compte ici de notre dernière émission de radio – sur RCN 89.3. Nous vous rappelons qu'elles sont toutes disponibles en podcast (pendant deux ans) sur le site de la radio. L'émission s'appelle "Au nom des enfants". Pour les retrouver, suivez ce lien

Cette émission a repris un témoignage qui m'avait été confié il y a quelques années par Marie-José Blondé, née Douhet, une amie et collègue, concernant sa maman, et le village de Saint-Léger, au temps de l'occupation.  

Yvonne Douhet, avant guerre, dans son bureau.
Elle était la secrétaire de direction d'un avocat niçois. 

Yvonne Douhet, avait raconté à sa fille, Marie-José, comment elle s'était opposée, quasi-physiquement, à l'accès par un petit groupe d'Allemands au village de Saint-Léger, où la population entière hébergeait une trentaine de clandestins, juifs et résistants. 

L'accès à ce village provençal ne se fait que par une seule route en lacets, très étroite, après le franchissement d'un pont sur le Var. Les occupants allemands hésitaient à l'emprunter, de peur de se retrouver coincés par les résistants, sans possibilité de rebrousser chemin. 

Pourtant ils le firent. Une fois. 
Yvonne Douhet, qui descendait vers Puget-Théniers dans un petit car municipal le fit arrêter et en sortit, lorsqu'elle vit monter une voiture ennemie. 

Décidée à ne pas les laisser monter au village, où ils auraient arrêté et/ou fusillé les habitants (dont sa petite fille) et leurs protégés, elle se mit en travers de la route, fit signe à la voiture de s'arrêter, puis parlementa avec les soldats, faisant preuve d'un sang-froid et d'une intelligence remarquables. Les trois Allemands n'insistèrent pas. Ils firent demi-tour, et on ne les revit plus.  
Yvonne avait sauvé son village, mais n'en parla à personne, seulement à sa famille, et au médecin juif qu'elle hébergeait : le docteur Karassik. 

On trouvera tous les détails, illustrés, de cette histoire remarquable sur mon blog personnel – en notant qu'à l'origine celle-ci avait été publiée sur le site sefarad.org, tenu alors par le regretté Moïse Rahmani. Il vous suffit de suivre ce lien. 

Le petit village de Saint-Léger a, bien entendu, été honoré, mais peut-être pas autant qu'il le mérite, lorsqu'on sait la protection que les réfugiés y ont trouvée, et le désintéressement de ses habitants. 

Sans eux, sans elle, nous aurions peut-être été amenés à poser une plaque au nom d'une jolie petite fille qui y vécut avec son papa, grand reporter avant-guerre pour le magazine "Réalités" : Thérèse Kitrosser. Heureusement, cela n'a pas été le cas. 


Marie-Thérèse Kitrosser et Marie-José Douhet (à droite)

Certaines histoires se terminent bien : il nous a plu de commencer l'année en rappelant l'une d'entre elles, et la fierté que Marie-José éprouva toute sa vie pour sa mère. 


Marie-José Blondé, née Douhet

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Texte et mise en page : Cathie Fidler
NB : Les fantaisies typographiques de ce blog, au look un peu différent, sont à mettre au compte de Mr Google, qui ne nous obéit pas toujours !