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mercredi 23 mai 2018

JOLI MOIS DE MAI




Image empruntée ici


Nice en 1968


C’était il y a 50 ans, il y a si longtemps, pas si longtemps que cela, en fait.  C’était presque l’été à Nice. Il y avait des manifs dans les rues et des AG dans les amphithéâtres de la Faculté des Lettres tout nouvellement installée boulevard Carlone. La ville frémissait sous le soleil et recevait les vibrations des « événements » qui se déroulaient dans la capitale. Le pays s’était mis entre parenthèses, l’économie était en apnée et le vieux général semblait avoir perdu la main. On découvrait des mots nouveaux, des slogans fleurissaient dans cette glorieuse « chienlit ». L’essence manquait à Nice, comme ailleurs, et des petits malins se rendaient en Italie pour faire le plein, les poubelles n’étaient plus ramassées et des amas d’ordures s’accumulaient au coin des rues.  La Poste ne fonctionnait plus. Le manque de courrier était très perturbant dans un pays où le téléphone n’était pas installé dans tous les foyers. Même la télévision s’était mise à l’unisson et l'écran noir habillait nos nuits blanches. Bref, ça ne tournait pas rond du tout et quand ça ne tourne pas rond, on appelle ça une révolution… J'oubliais... pendant ce temps-là les Shadoks pompaient...


Mai 68 sur la Côte- d'Azur vu par d'Yvan Gastaut, 
maître de conférences à l'Université de Sophia-Antipolis.

Ce n'est pas une révolution tombée du ciel. Les jeunes se posent la question de l'avenir, du rapport aux parents, aux enseignants, aux politiques... Tout cela dans un contexte international marqué par la guerre au Vietnam, le petit livre rouge de Mao, la mort de Martin Luther King... À Nice, on est alors aux débuts de l'ère Jacques Médecin, loin d'être gauchiste mais aussi anti-gaulliste. Mai 68 est intéressant pour cette corrélation entre local et international. (...) Mai 68 fut contestataire, hédoniste, romantique, utopiste. Mais dans cette aspiration soudaine à changer le monde, il y eut, aussi, une part d'irrationnel. Mai 68, personne ne l'avait vraiment vu venir...


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© Gilles Caron

Une photo emblématique

Une photo s’est imposée dans l’histoire de ces « événements ». C’est celle prise par Gilles Caron le 6 mai 1968 dans la cour de la Sorbonne. Un jeune homme au regard clair et au sourire narquois défie un CRS. Il s’agit, bien sûr, de Daniel Cohn-Bendit, surnommé Dany le Rouge.
Cette photographie, devenue « iconique », n’a pas été publiée immédiatement dans la presse. Le cliché de Gilles Caron ne sera publié que 6 semaines plus tard dans un journal confidentiel, Journalistes, Reporters, Photographes n°15. Ce n’est que progressivement que cette photographie va s’imposer comme une image emblématique. Il faut parfois du temps pour qu’une image rencontre l’histoire d’un pays. 




Gilles Caron (1939-1970)
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© Gilles Caron, autoportrait (1968)

C’est en fait à la mort de Gilles Caron, reporter de guerre, disparu en 1970 sur une route reliant le Cambodge au Vietnam, que cette photo sera célébrée par l’agence Gamma. La mort de Gilles Caron fut une immense perte pour le photojournalisme. Il avait l’audace d’un Robert Capa, un goût prononcé pour les constructions géométriques et une démarche profondément humaniste. Il avait couvert la guerre des Six-jours, le conflit au Vietnam, la famine du Biafra.



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© Georges Melet


Une joyeuse impertinence

D’autres photographes, dont George Melet (Paris-Match, 18 mai 1968), vont saisir la joyeuse impertinence de Dany le Rouge. Daniel Cohn-Bendit accède à un statut tout à fait particulier grâce à son charisme et à une forme de décontraction qui tranche avec les discours des idéologues du mouvement estudiantin. L’image photographique stylisée est reprise dans de nombreuses affiches et plus particulièrement dans celle où figurait le slogan, « Nous sommes tous des Juifs et des Allemands ».




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Le poids des slogans

Figure de proue du mouvement étudiant, Daniel Cohn-Bendit fut l’objet d’attaque virulentes en raison de sa nationalité allemande. Le 2 mai 1968, Minute déclarait : « Ce Cohn-Bendit, parce qu’il est juif et allemand, se prend pour un nouveau Karl Marx ». Le 3 mai, Georges Marchais dénonçait de « faux révolutionnaires » et traitait Daniel Cohn-Bendit d’«anarchiste allemand». L’expression fit mouche et les étudiants y virent comme un soupçon d’antisémitisme – c’était le Juif allemand que semblait viser George Marchais… C’est alors que naquit le slogan : "Nous sommes tous des Juifs et des Allemands" avec sa variante, "Nous sommes tous des Juifs allemands".


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Le 22 mai, alors que Daniel Cohn-Bendit était en Allemagne, le ministre de l’Intérieur, Christian Fouchet, annonça que sa présence était désormais « indésirable ». Les étudiants appelèrent à une manifestation au cours de laquelle fleurirent les slogans, « Nous sommes tous des étrangers », « nous sommes tous indésirables », « Nous sommes tous des Juifs allemands ». Le 24 mai, Daniel Cohn-Bendit, que l’on appelait aussi « le damné de Nanterre », fut refoulé à la frontière, mais il réapparut à la Sorbonne quelque jours plus tard. L’interdiction de séjour le concernant ne fut levée que dix ans plus tard.


"Je" et "Nous"

Le slogan « Nous sommes tous… » sera repris au fil des années en signe de solidarité. On songe au titre paru dans Le journal du Dimanche en 2013, après les attaques racistes subies par Christiane Taubira, « Nous sommes tous des singes français » et bien sûr, le « Nous sommes tous Charlie », scandé au lendemain de l’attentat contre Charlie-Hebdo, est dans toutes les mémoires.



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En 2018, la France serait-elle prête à reprendre un slogan comparable à celui qui apparut en soutien à Daniel Cohn-Bendit ? On peut en douter, bien sûr, au regard de l'évolution de notre société et des soubresauts de l'histoire. 





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© Alain Jocard/ AFP

Il aura fallu la mort de Mireille Knoll, la mort de onze juifs, au fil des années, pour que se réveillent les consciences. Le 28 mars 2018, à Paris, une marche blanche fut organisée en hommage à Mireille Knoll. Sur une pancarte, on pouvait lire : « Je suis juif-juive » ou encore : « Je suis Mireille ». La référence aux attentats contre Charlie-Hebdo est évidente.  Toutefois, on peut s’interroger sur le choix du pronom personnel « Je ».

En l’occurrence, lors de la marche blanche, s’agit-il de solidarité ou d’une revendication lancée à la société ? C'est l'un et l'autre.  « Je suis juif-ve », j’existe, je ne me tairai pas, je suis là pour vous le rappeler. Le choix du « Je » plutôt que celui du « Nous » n'est pas un affaiblissement de l’esprit de solidarité, il englobe les Juifs et les non-Juifs.  Lorsque des non-Juifs participent à une manifestation de ce type, ils signifient leur entière solidarité en brandissant de telles pancartes. En fait,  le "Je" rejoint le "Nous" dans un même élan solidaire. 


La force des affiches



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À partir du 14 mai, l'École nationale supérieure des beaux-arts est investie par les élèves. Un « Atelier populaire » se met alors en place pour produire les centaines d'affiches qui transforment les slogans en images. Jusqu'en juin 1968 les photographies continuent à refléter les événements quotidiens, mais l'affiche prend le relais comme moyen de sensibilisation jusqu'à devenir un véritable instrument d'agitation politique. Une transformation dont la photographie témoigne d'ailleurs en insistant sur la place des affiches et des innombrables graffiti : « les murs ont la parole ».
Les premières affiches furent tirées en nombre très limité sur une presse à bras. Ainsi « La chienlit c'est lui », une lithographie en rouge sur papier (42 × 30 cm), fut réalisée six heures après l'allocution du général de Gaulle, le 19 mai à la radio. La production dépassa rapidement les 25 000 exemplaires après l'introduction de la sérigraphie. Les projets d'affiches conçues à l'Atelier populaire étaient quotidiennement discutés en assemblée générale. Environ six cents modèles d'affiches, produites le plus souvent sur du papier journal récupéré par des équipes qui se relayaient nuit et jour, apporteront leur contribution aux événements entre le 14 mai et le 27 juin, date de l'évacuation de l'école des Beaux-Arts par la police. En deux mois, environ six cent mille affiches politiques furent collées à Paris et dans la banlieue. Des journaux muraux parurent sous le signe du poing levé. L'école des arts décoratifs, également occupée, ne produira des affiches que quelques semaines plus tard. Dans tous les cas, les formats bien que fort disparates restent aux dimensions d'un journal, une taille favorisant la proximité avec le lecteur. L'insolence des détournements, les provocations, la dérision accentuent une radicalité graphique qui est aussi concision et force expressive. L'anonymat qui caractérise les affiches engendre non seulement un nouveau fonctionnement de l'art, mais plus encore la condamnation de sa vocation marchande.

Nelly FEUERHAHN, Encyclopédie Universalis, 2018


Texte et mise en page: Jacques Lefebvre-Linetzky



Pour écouter l'émission sur RCN 89.3, il vous suffit de cliquer ici