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samedi 20 mai 2017

BARBARA CHANTE À GÖTTINGEN

"Le chant jailli, dans un déchirement 
de la pensée inspiratrice"
Stéphane Mallarmé



Barbara en 1968 lors de l'enregistrement de l'émission télévisée, Discorama
Image empruntée ici

Barbara, une voix de cristal, des textes écorchés

Toutes les chansons de Barbara comptent et elles font vibrer nos émotions, nos souvenirs, nos joies et nos angoisses. Elle n’est plus, mais elle là, au creux de nos songes.

Ses chansons donnent vie et corps au mal de vivre, c’est presque rien et c’est beaucoup, c’est inestimable. Sa voix est unique et son style n’appartient qu’à elle.  Barbara est à la fois forte et fragile – c’est sa fragilité qui la rend forte. Elle nous effleure au plus profond. Comment vivre sans écouter Barbara ? Elle était mystérieuse et rayonnante. Elle s’est façonnée, transformée en longue dame brune. Elle aimait séduire. Dans les années 1960, on ne savait rien ou presque de sa judéité, elle ne l’affichait pas, elle était Barbara et on l’aimait.



Barbara en 1968 lors de l'enregistrement de l'émission télévisée, Discorama
Image empruntée ici

Son vrai nom c’est Monique Serf, et elle est née le 9 juin 1930 à Paris. Elle n’a pas pioché son prénom dans la poésie de Prévert. Il s’agit en fait du prénom de sa grand-mère russe Varvara. Sa famille venait de Russie pour échapper aux pogromes. Sous l’Occupation, elle vit une vie d’errance pour échapper à la traque de nazis. Elle sera souvent séparée de ses parents. Son père abuse d’elle, elle reste murée dans sa solitude, le calvaire durera longtemps, trop longtemps. Elle sait qu’elle sera chanteuse et rien d’autre. Plus tard, elle écrira et composera ses propres chansons. Elle suit des cours de piano et de chant au Conservatoire de Paris, mais son rêve, c’est de devenir une chanteuse populaire. À 20 ans, elle tente sa chance à Bruxelles où elle fait ses premières armes dans des conditions difficiles. À son retour à Paris, elle est engagée au cabaret de l’Écluse. Elle y restera 6 ans et chantera Brassens, Léo Ferré,  Pierre Mac Orlan.



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Dans les années 60, Barbara devient Barbara. Sa voix de cristal, ses textes écorchés, promènent une mélancolie singulière et envoutante. Elle se produit à Bobino signe des chansons magnifiques : Dis, quand reviendras-tu ? Le Mal de vivre, Pierre, Si la photo est bonne, À mourir pour mourir, Une petite cantate. Elle obtient le grand prix du disque de la chanson française en 1965 pour son disque, Barbara chante Barbara surnommé l’Album à la rose, sorti l’année précédente.

En 1964, elle est invitée à Göttingen et compose la chanson qui porte le nom de cette ville.

À Göttingen


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Göttingen se trouve en Basse-Saxe, à mi chemin entre Bonn et Berlin. C’est un important centre universitaire – on y compte environ 26 000 étudiants et 2500 enseignants.

Barbara consacre quelques pages à cette chanson, désormais mythique, dans ses Mémoires interrompus.

« Début 1964, Gunther Klein, jeune directeur du Jungen Theater de Göttingen, vient à l’Écluse m’engager. Je refuse. Pas question d’aller en Allemagne.
Gunther insiste, décrit son théâtre de cent places, parle des étudiants.
-       Mais qui me connaît à Göttingen ?
-       Les étudiants vous connaissent !
-       Je ne souhaite pas aller en Allemagne.
-       Je demande néanmoins à réfléchir jusqu’au lendemain.
            Le lendemain, je décide brusquement de dire oui à Gunther, à la seule condition de pouvoir disposer d’un piano demi-queue noir.
            Gunther accepte ; ce sera en juillet. (…)
Je pars donc pour Göttingen en ce mois de juillet 1964. Seule et déjà en colère d’avoir accepté de chanter en Allemagne. Gunther m’attend à la descente du train. (…) Je le prie de me conduire au théâtre. Je ferme les yeux ; je ne veux rien regarder. Je le prie de me montrer tout de suite la scène où je dois me produire le soir même. (…) Un énorme vieux piano droit orné de deux chandeliers d’argent trône sur la petite scène du Jungen Theater. (…) Je lui déclare qu’il m’est impossible de chanter en m’accompagnant sur ce piano -là. (…)
Gunther me regarde et il me semble que je le vois fondre petit à petit. Il s’assied près de moi et m’explique qu’il y a à Göttingen une grève des déménageurs de pianos depuis la veille au soir. (…)
Gunther disparaît brusquement et revient avec dix étudiants joyeux parlant fort bien le français. L’un d’eux connaît une vieille dame qui, selon lui,  accepterait de prêter son piano de concert. Les dix garçons proposent de le transbahuter. (…)
À vingt-deux heures, porté par dix gaillards blonds, un piano de concert noir fait son entrée sur la petite scène du Jungen Theater. (…) La soirée est magnifique. Gunther prolonge mon contrat de huit jours.
C’est dans le petit jardin contigu au théâtre que j’ai gribouillé Göttingen, le dernier après-midi de mon séjour. (…) Le dernier soir, tout en m’excusant, j’en ai lu et chanté les paroles sur une musique inachevée. (…)
Je dois donc cette chanson à l’instance têtue de Gunther Klein, à dix étudiants, à une vieille dame compatissante, à la blondeur des petits enfants de Göttingen,à un profond désir de réconciliation, mais non d’oubli. Comme toujours je dois aussi cette chanson au public, en l’occurrence le merveilleux public du Jungen Theater.

Barbara, Il était un piano noir… mémoires interrompus…, Fayard, 1988 et 2002, pp, 122-128.




Le texte

Bien sûr, ce n'est pas la Seine,
Ce n'est pas le bois de Vincennes,
Mais c'est bien joli tout de même,
À Göttingen, à Göttingen.

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent,
Mais l'amour y fleurit quand même,
À Göttingen, à Göttingen.

Ils savent mieux que nous, je pense,
L'histoire de nos rois de France,
Herman, Peter, Helga et Hans,
À Göttingen.

Et que personne ne s'offense,
Mais les contes de notre enfance,
"Il était une fois" commence
À Göttingen.

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes,
Mais Dieu que les roses sont belles
À Göttingen, à Göttingen.

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la mélancolie même,
À Göttingen, à Göttingen.

Quand ils ne savent rien nous dire,
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même,
Les enfants blonds de Göttingen.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
À Paris ou à Göttingen.

Oh faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j'aime,
À Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen.

Mais c'est bien joli tout de même,
À Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen.


Pour écouter Barbara, cliquez ici


Le rapprochement entre la France et l’Allemagne

Le 9 septembre 1962, le général de Gaulle s’exprime devant la jeunesse allemande à Ludwigsburg. Ce discours fut, à l’origine, donné en allemand. 

« Quant à vous, je vous félicite ! Je vous félicite, d'abord, d'être jeunes. II n'est que de voir cette flamme dans vos yeux, d'entendre la vigueur de vos témoignages, de discerner ce que chacun de vous recèle d'ardeur personnelle et ce que votre ensemble représente d'essor collectif, pour savoir que, devant votre élan, la vie n'a qu'à bien se tenir et que l'avenir est à vous. Je vous félicite, ensuite, d'être de jeunes Allemands, c'est-à-dire les enfants d'un grand peuple.

Oui ! D'un grand peuple ! qui parfois, au cours de son Histoire, a commis de grandes fautes et causé de grands malheurs condamnables et condamnés. Mais qui, d'autre part, répandit de par le monde des vagues fécondes de pensée, de science, d'art, de philosophie, enrichit l'univers des produits innombrables de son invention, de sa technique et de son travail, déploya dans les couvres de la paix et dans les épreuves de la guerre des trésors de courage, de discipline, d'organisation. Sachez que le peuple français n'hésite pas à le reconnaître, lui qui sait ce que c'est qu'entreprendre, faire effort, donner et souffrir. Je vous félicite enfin d'être des jeunes de ce temps. Au moment même où débute votre activité, notre espèce commence une vie nouvelle. »

Le 22 janvier 1963, le président français Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer, signent au palais de l’Élysée, un traité bilatéral solennel renforçant les liens entre les deux pays en matière de sécurité et de diplomatie.
Connu sous le nom de Traité de l’Élysée, ce traité marque le début de l’amitié franco-allemande.

En 1988, Barbara a reçu la Médaille d’honneur de la ville de Göttingen et l'Ordre du Mérite fédéral. En 1992, à la veille d'un référendum, le Président de la République française, François Mitterrand, a choisi ce titre pour terminer un entretien télévisé. Depuis 2002, cette chanson est inscrite aux programmes officiels des classes de primaire.


Göttingen de la réticence à l’évidence
une analyse de Joël July



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"Les politiques se serviront de la chanson comme étendard promotionnel quand l’amitié franco-allemande deviendra dans les années 80 un sujet d’actualité avec le chancelier Kohl. Ainsi en 1988, François Mitterrand remit à Barbara La Légion d’Honneur en évoquant Göttingen lors de son discours ; d’ailleurs, en 1992, à la veille d’un référendum, le Président de la République choisit ce titre pour terminer un entretien télévisé. La version allemande figure en bonne place dans la compilation 1997 et Barbara reçu en 1998 la médaille d’honneur de la ville de Göttingen et l’ordre du mérite fédéral. En 2003, en France, la chanson fut reprise dans les écoles lors des commémorations du quarantième anniversaire du Traité de l’Élysée. (…) Aujourd’hui, on décrypte à l’évidence Göttingen comme un chant de réconciliation entre les peuples – d’autant qu’en 2003 le chancelier Schröder, commémorant le traité d’amitié franco-allemande de 1963, entonna les dernières strophes. À Göttingen, une « Barbarastrasse » a été inaugurée en 2002 dans le quartier de Geismar, pour rendre hommage à la chanteuse décorée de la Bundesverdienstkreuz, la plus haute distinction allemande."

Source : Joël July. Göttingen, de la réticence à l’évidence. Phaeton, L’Ire des marges, 2015, p. 231-241. <hal-01382627>

Pour lire l'intégralité de l'article de Joël July, cliquez ici
Le plus bel hommage


Il faut lire l’ouvrage de Jérôme Garcin, Barbara, claire de nuit. Il faut lire ce texte sublime, le relire et puis s’enivrer de la voix de Barbara.

« (…) Cette voix nous pénètre comme nulle autre, on dirait qu’elle nous vole notre intimité, nous prolonge, nous traduit et brise ce qui, en nous, résistait par bravade, par fierté, à l’aveu, à l’abandon et aux larmes. Écrire sur Barbara – elle nous le pardonnera -, c’est écrire sur nous.
L’on connaît ses chansons par cœur et pourtant, chaque fois, elles semblent répondre à ce que nous vivons d’inédit à l’instant précis où on les écoute. Les mêmes refrains, les mêmes paroles, les mêmes airs d’elle ont consacré avec la même intensité, des bonheurs différents, accompagné en terre, avec le même refrain, des morts successives. Et quand le disque s’éteint, quand le silence est rendu au silence du vent qui siffle, de la flambée qui crépite des souvenirs qu’on a réveillés, qu’elle a su déloger, la voix de Barbara continue de chanter. »


Barbara, claire de nuit, Jérôme Garcin, Folio, 2003, pp : 14 & 15.


Un entretien avec Barbara 
cliquez ici

Texte et mise en page, Jacques Lefebvre-Linetzky, ©2017

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